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Le dernier duel

de

Eric Jager

Flammarion pour l'édition française

En cette matinée glacée du 29 décembre 1386, la foule afflue vers le monastère parisien de Saint-Martindes-Champs. Autour du champ clos, les curieux se pressent, attendant le roi Charles VI et, surtout, les deux hommes qui vont se battre à mort ce jour-là : Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, seigneurs normands, ont résolu de porter devant Dieu leur querelle. Celui qui tuera l’autre verra sa cause reconnue et son honneur lavé ; le vaincu, lui, sera réputé menteur à la face de Dieu et des hommes, et son corps pendu à Montfaucon.
Voilà des années que l’inimitié a grandi entre Carrouges et Le Gris, attisée par des rancunes et des rivalités. Mais la haine atteint son comble quand l’épouse de Carrouges, la belle Marguerite, accuse Le Gris de l’avoir violée : profitant de l’absence de son mari, celui-ci, dit-elle, s’est introduit dans le château des Carrouges où il a abusé d’elle. Aucune cour n’ayant pu régler le différend, le Parlement de Paris a tranché en faveur du duel judiciaire – une issue sanglante qui sera la dernière de son espèce en France, et que maints contes, maints récits évoqueront des siècles durant.
Cette histoire, Eric Jager la raconte à la manière d’un roman policier**, s’appuyant sur les sources et les témoignages qui nous sont parvenus pour ressusciter un pan entier du Moyen Âge.

** Une formulation erronée qui a abusé pas mal de monde ; ainsi, certaines chaînes de magasins et certains libraires ont-ils classé le livre dans leurs rayons "Policiers" ou "Policiers historiques". Or il s'agit d'une étude historique de très grande qualité et relativement accessible, pas d'un roman ni d'une enquête policière, la comparaison ne convient pas.

Chronique réalisée en 2021

après avoir vu le film de Ridley Scott
puis lu le livre qui l'a inspiré

 

Un essai historique, avec une démarche documentaire et analytique excellente, sans romancisation ni formulation de type enquête policière (ces points sont importants à rappeler).

Chaque fois que possible j’apprécie de combiner lecture d’un livre et visionnage de l’adaptation cinématographique associée. Il m’arrive plus souvent de lire avant de regarder ; cette fois-ci, ce fut l’inverse. Après avoir profité avec grand plaisir du film de Ridley Scott, j’ai donc récupéré chez mon libraire le texte dont il est tiré, d’autant plus volontiers qu’Eric Jager fut conseiller historique pour la réalisation.

Je préviens de suite : ce n’est pas un roman. Et je pense que pas mal de personnes, qui ont acheté cet essai sur la base du film, ont dû tordre un peu le nez. Mais pas de romancisation, pas d’histoire qui va entraîner dans la même furie finale comme dans le film. Ici, nous sommes dans l’étude, la recherche historique et j’ai trouvé cela très détaillé, posé et séparant bien ce qui est avéré de ce qui est hypothèse, en présentant chaque fois la ligne de la plus vraisemblable.

Jager travaille avec quatre approches. En toile de fond, il pose le décor de l’époque [la guerre de Cent ans] et de ce début de France dont le Roi meurt en laissant le trône entre les mains d’un adolescent. Il décrit jusque dans le moindre détail chacun des lieux où se déroule une partie du drame, que ce fut la cour d’Alençon, celle de Paris, le Parlement, les terres de Carrouges et le château de Capomesnil. Ensuite, ce sont les personnages clefs qui sont présentés, avec ce que l’on sait d’eux, les mentalités et mœurs de l’époque, les possibles caractères et sentiments qui ont remué les acteurs durant ces années. Enfin, le point central de tout cela : depuis la montée de l’inimité entre Carrouges et Le Gris jusqu’à la [vraisemblable] agression de Marguerite par ce dernier, avant de basculer vers le procès devant le Parlement de Paris et le duel dans le champ clos de Saint-Martin des Champs, le 29 décembre 1386.

Le livre bascule alors vers ce que l’on sait des dernières années de Jean de Carrouges jusqu’à sa mort survenue [vraisemblablement] lors de la dernière croisade. Puis, l’auteur pose la controverse [ce qui explique mes « vraisemblables » placés entre crochets] qui laisse penser que le coupable ne serait pas Le Gris, mais un repentant tardif, poussant Marguerite à se retirer dans un couvent. En essayant d’être le plus exhaustif possible, il s’efforce de démonter ce qui serait légendes et arrangements.

La documentation est précise et indiquée dans 43 pages de notes, liant chaque élément important du texte à une ou plusieurs références auxquelles l’auteur a eu accès. C’est là un texte très riche, complexe et pourtant minutieusement abordé.

Si le film a le mérite de présenter ce drame de façon visuelle et animée, l’essai permet de le ramener à son époque historique et de séparer les preuves et certitudes des vraisemblances et des hypothèses pouvant être émises sur lesquels le scénario du film a dû faire des choix, choix que j'ai personnellement trouvé plutôt corrects et bien présentés. L'approche avec le point de vue différenciés des 3 principaux protagonistes permet d'asseoir ces choix, de les justifier parfois, mais tout en laissant une part de doute et d'ombre sur certains aspects.

Je préciserai qu’aimant particulièrement tout ce qui est historique, j’ai lu en trois soirs cet essai que complètent six illustrations et cartes.

Ceci dit, tout le monde ne sera peut-être pas à l’aise avec ce texte. Outre le fait qu’il y a beaucoup de répétitions qui visent à bien faire rentrer la situation dans l’esprit du lecteur [en ignorant les répétitions des mots, genre prendre la route pour faire route…], il y a beaucoup de descriptions parfois longues des lieux, cérémonials et situations ainsi que de nombreux extraits et citations en ancien français. Cette dernière particularité peut parfois rebuter, beaucoup de tournures étant fort différentes de notre français moderne. Un petit exemple en pages 196-197 :

« Item, que se son ennemy tel ou son adversaire pourtoit autres armes ou champ qu’il ne doit pourter par la constitution de France, que icette lui soient ostées, et que en lieu d’icelles nulles autres n’ait ne puisse avoir.

« Item, que se son enemy avoit armes forgées par mauvais art et briefz, charroiz ou invocations d’ennemis, par quoi il fust sceu et cogneu manifestement que son bon droit lui fust empeschié avant la bataille, en combattant, ou après, que son bon droit et honneur ne peut estre amendry ; ains soit le faulx et mauvais puny comme ennemy de Dieu, traytre, ou murtrier, selon la condition du cas… ».

 

Précision : l’auteur, Eric Jager, est spécialiste en littérature médiévale et professeur à l’université de Californie.

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