Rendez-vous avec Lewis Beckerel
de
Frédéric Legros
RroyzZ Éditions
Pour faire un bon Beckerell, prenez une solide base de Lovecraft. S'il y a des tentacules, c'est encore mieux. Ajoutez délicatement du Hodgson et un soupçon de Poe. Rectifiez l'assaisonnement avec du Conan Doyle. Laissez mijoter quelques instants dans la quiétude helvète, juste le temps que votre patience soit à bout. Dégustez saignant. Frédéric Legros, créateur de cette recette inédite, vous emmène dans un univers fantastique, aux portes de notre monde réel. Peuplé de créatures inquiétantes, constitué de lieux improbables, il va servir de décor aux aventures de ce cher Lewis qui va lutter contre l'indicible, avec un certain humour. Sept captivantes nouvelles, liées entre elles, qui vont vous plonger dans un étrange bien-être.
Nota : Ce livre n'est plus disponible autrement qu'en occasion, l'éditeur ayant cessé son activité.
Chronique parue dans la revue
O.U.A.T. n° 2 de mai 2022
Un fix-up / recueil de nouvelles avec un fil conducteur suffisant pour fleurter avec le roman.
Lorsque je pris ce livre, titillé de curiosité par le fait que mon éditeur m’en fit référence en acceptant l’une de mes nouvelles, je m’attendais, fort naïvement, à une histoire à la Lovecraft, bien emplie de monstres, de frayeurs, d’ambiances sombres et tutti quanti.
J’avoue qu’à cause cette idée préconçue, j’ai été fort désorienté en débutant la première aventure « La forêt, elle se réveille ». Que d’invraisemblances et de folies, quel évident manque de… sérieux… Oh, les ingrédients étaient bien là, mais quelque chose n’allait pas. Comme si la sauce avait tourné. Comme si quel instrument jouait en dissonance dans l’orchestre. Malgré tout, j’insistai, me disant que j’avais certainement loupé quelque chose quelque part à quelque moment particulier. Et puis, vlan, la seconde nouvelle, « De fumée et d’or », tombe. Là, je m’insurge, songeant que ce n’est pas possible, ce n’est vraiment pas sérieux et… Oui ! Voilà ! Pas sérieux ! C’était exactement ça : j’étais en train de plonger corps et âme dans les délires psychotiques d’un auteur qui avait usé d’un narcotique inhabituel à base de claviceps purpurea mutants provenant des fins fonds de l’Amazonie, couplés à des senteurs d’anthémis fétides et à quelque tisane d’herbes-de-bouc. Bref, j’étais dans une parodie d’œuvres cthulhuesques autant qu’holmesques, chargées d’images sombres autant que caricaturales, teintées d’humour et de clins d’œil. La folie poussée jusque dans certains retranchements où elle mêlait allègrement les descriptions les plus effrayantes à l’absurdité la plus amusante, qui prêtait aussi bien à s’inquiéter qu’à sourire et souvent à éclater de rire, comme si l’on respirait soi-même un peu de cette folie-là.

Songez plutôt :
Nous voici accompagnant un narrateur anonyme, nommons le Watson, dans cette histoire d’anti-Sherlock Holmes de l’horreur. Docteur en psychiatrie au sein de l’hôpital-prison Klekwalf [j’aurais dû me méfier avec un tel nom qui signifie applaudir en néerlandais et tamponner la baleine en allemand] pour aliénés en tous genres, où cohabitent doux dingues, psychopathes, schizophrènes, symptomatologiques somatiques, obsessionnels paraphiliques et autres joyeusetés que connaît ce haut-lieu suisse proche de Genève et du lac Léman. Passionné d’enquêtes sur l’anormalité, bien qu’effrayé par toute disruption de la réalité, ce médecin, qui s’estime fortement ancré dans la rationalité et le matérialisme, n’a de cesse de fourrer son nez un peu partout, mais de le reculer tout aussi vivement au moindre affolement de sa raison. Las, son meilleur ami, Lewis [Alfonso] Beckerel – ou Becquerel tant il paraît irradier dans tout ce qu’il entreprend – n’a, lui, peur de rien, fonce tête baissée, avec une grande volonté, une efficience à toute épreuve et un courage suffisant pour secouer et secourir notre Watson-narrateur dès que ce dernier défaille ou se fait attaquer, quand il n’est pas carrément occis – ou peu s’en faut.
Le recueil comporte sept nouvelles qui s’enchaînent dans le temps et vont crescendo dans la démence la plus irraisonnée et les éclats de rire les plus débridés, au milieu des scènes les plus ubuesques que l’on puisse imaginer, avec un Lewis Beckerel capable des prouesses les plus remarquables malgré son bras gauche qui – chut ! je ne spoilerais pas ! –, une comtesse autrichienne Katerina, ancienne patiente et amante « non consentante » de Watson – laissez tomber la moralité qui n’existe pas dans un univers de monstruosité et en ce début de xxe siècle – ou une étonnante petite Maddy.
Impossible d’aborder chacune de ces histoires sans devoir trop en dévoiler. Mais je vais me faire un intense plaisir de vous en donner les titres en amuse-gueule :
- La Forêt, elle se réveille [sous-titré « Mémoires de ce qu’il est advenu d’extraordinaire et d’horrible une nuit d’été »].
- De fumée et d’or [qui vous apprend que Cthulhu est un quartier d’İstamboul].
- Le chat à cou de serpent [ma préférée avec une inoubliable visite de musée].
- L’insubmersible histoire de l’homme de paille [et son message crypté].
- Pile d’os [avec la ‘tite Maddy Beth, j’ai 7 ans !]
- L’Ordre du Pendule Noir [ou le retour de Maddy].
- Les tympans cannibales [avec une fin digne des films à hyménoptères].
Je les accompagne, avec le même délectable plaisir, de quelques extraits épiques ou amusants pris dans les premières nouvelles (je vous en laisse d’autres dans le recueil, tout aussi savoureux, si ce n’est plus) :
« Une mâchoire géante de dents taillées en scie se referma alors à vingt centimètres de nous. Le deuxième coup, claquant comme des centaines de guillotines… »
« Je regardai le Pékinois qui s’était muté en une vilaine boule de chairs, de tentacules et d’orifices. Et qui couinait. Couinait. Un effroyable couinement qui semblait vouloir dire : Papa, je t’aime ! »
« M’évanouir à ce moment-là fut ma seule échappatoire. »
« Dans sa clinique aussi, il avait l’air de bien s’amuser, il y pratiquait de nouvelles et excitantes techniques opératoires, des ablations révolutionnaires telles que la lobostrectotomie sur les individus hydrocéphales, ou bien l’électrophase mécanique sur les mongoloïdes. »
« Je faisais les cent pas assis sur une chaise. »
« Majestueux, menaçant et prêt à bondir sur les importuns, le félin faisait face au providentiel ascenseur. Lewis se pencha sur la légende et lut à haute voix : N° 26 – Le Lion de Picratès l’Athénien. Vers -453 av. J.C. fait en l’honneur de Prixatèle l’ancien, grand Général des armées lors des guerres contre Carthage en -472/-466. Picratès l’Athénien se suicida peu après s’être rendu compte qu’il avait oublié de sculpter les parties intimes de l’animal. »
« Je trouvai à ma grande stupéfaction un chat borgne, mouillé et tout tremblant, particulièrement vilain. Avec son oreille recourbée, ses moustaches démesurément longues, son œil globuleux, son corps nu recouvert de touffes de poils éparses et de méchantes pelades, l’animal semblait avoir été la victime bien malheureuse d’expériences ratées d’un scientifique fou. Là résidait son inexplicable charme et je me surpris à avoir de l’empathie pour cette monstruosité. »
Au final, prenez quelques films du genre Scary Movie, Jumanji, Les aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin, Les aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8e dimension et autres perles tout aussi sympathiquement farfelues, mélangez-les dans un shaker avec un zeste de livres d’horreurs (Maupassant, Lovecraft, Matheson, Jackson, Poe…) et servez sans attendre. Installez-vous ensuite tranquillement pour déguster, avec pop-corn et cookies à portée de main, mais attention aux maux de ventre à force de rire et d’être entraîné sans rémission dans cette folie qui déteint parfois sur le lecteur. Même si quelques toutes petites esquilles seraient à peaufiner çà et là, l’histoire est idéale pour se délecter surtout si, comme moi, le cartésianisme pur, la réalité très terre à terre vous présente trop souvent d’ennuyantes facettes.
Personnellement, je vais sauter à pieds joints dans d’autres proses de l’auteur : L’as de pique et Branchebois, le magicien, dont les titres et couvertures laissent deviner le même univers en AbsurdyLand, écrasant à plate couture toute aventure par-delà le miroir.
JC Gapdy – février 2021

